Un article de rue89 sur les jeunes élèves expulsés vers le Maroc (le 9 mars 2010 par Cerise Maréchaud)

21 mars 2010

(De Casablanca) Au téléphone, Najlae Lhimer se dit « soulagée et heureuse » : elle vient d’apprendre que Nicolas Sarkozy est prêt à l’accueillir en France [1]. La jeune Marocaine de 19 ans en a été expulsée le 20 février vers son pays natal, le Maroc, qu’elle a fui en 2005 pour échapper au mariage forcé que lui réserve son père à Oujda (Nord-Est).

A Château-Renard, dans le Loiret (Centre), elle suivait une formation en hôtellerie-restauration et vivait chez son frère, qu’elle accuse de violences. Arrêtée alors qu’elle venait de porter plainte et demander de l’aide, son cas a soulevé l’indignation d’associations de défense des droits des femmes.

Samedi 6 mars, à la veille de l’annonce présidentielle, elle témoignait à Rue89 lors d’une rencontre à Rabat :

« Si mon père me retrouve, c’est foutu, je retournerai avec lui et ma vie va se terminer, basta, mariage, les enfants et c’est tout.

 

Dans quelques jours, Najlae devrait rentrer en France avec un visa long-séjour, comme avant elle, ces dernières semaines, Mohamed Abourar, lycéen de Colombes (Hauts-de-Seine) expulsé le 23 janvier malgré son « contrat jeune majeur », ou encore Salima Boulhazar, renvoyée au Maroc début février, mais qui a pu retrouver sa famille (dont sa sœur jumelle) à Clermont-Ferrand dimanche.

« Emballement de la machine à expulser »

Des bonnes nouvelles relatives (et non sans lien avec le contexte électoral) qui cachent mal une tendance inquiétante : la multiplication et l’accélération des expulsions de ces jeunes Marocains qui, arrivés mineurs en France auprès d’un parent, deviennent « sans-papiers » à leur dix-huitième anniversaire.

Sauf qu’une fois « éloignés » des frontières hexagonales, nombreux se retrouvent démunis et sans repères avec, pour quasi unique soutien, la branche locale de Réseau éducation sans frontières (RESF).

Depuis sa création en 2006 par des enseignants du lycée Descartes de Rabat, RESF-Maroc a eu connaissance d’une vingtaine de cas. « Mais ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. On sait que de nombreux jeunes sont passés sans qu’on le sache », assure une militante inquiète de « l’emballement de la machine à expulser ». Elle poursuit :

« Je crois que les décideurs ne se rendent pas compte de ce que vivent ces jeunes quand ils arrivent au Maroc. C’est la vie brisée, la fin de l’école, un arrachement avec la famille. »

 

« Abandonné »

Hassan El Bouyahiaoui à Témara (Cerise Maréchaud)Hassan El Bouyahiaoui, 22 ans, fait partie de ceux -les plus nombreux- dont la situation s’enlise dans la précarité et l’oubli.

Elevé à Oujda par sa grand-mère, il part, à la mort de celle-ci, pour Montpellier rejoindre son père, ancien maçon, aujourd’hui handicapé.

A ses 18 ans, alors scolarisé en CAP (Contrat d’apprentissage professionnel) de mécanique, il se voit délivrer des autorisations provisoires de séjour, puis c’est une « OQTF » (Obligation de quitter le territoire français) après un échec à des examens.

Hassan n’en a pas moins des propositions de travail en alternance, mais trop tard. Centre de rétention, embarcation de force sur le bateau Sète-Tanger le 10 mars 2009 -il y a un an jour pour jour. A Oujda, son grand-père, malade et sans le sou, lui ferme sa porte.

Après plusieurs semaines d’errance parfois risquée dans cette zone frontalière, Hassan atteint Rabat puis Témara, où une militante lui trouve un travail dans une usine. Depuis sept mois, il squatte une vieille maison dont les murs roses respirent tout sauf la gaité. Hassan, lui, se sent comme cette villa décatie et son jardin en friche : abandonné.

« Peut-être que si j’étais encore scolarisé, il y aurait eu plus de mobilisation, mon lycée aurait fait grève… », cogite Hassan. Il poursuit :

« Mon ancien patron vient de me faire une promesse d’embauche. C’est le seul truc qui me fait tenir le coup. »

Jihad Errais, 21 ans, à Casablanca (Cerise Maréchaud)Jihad Errais a été expulsé il y a bientôt trois ans. Natif de Tinghir, petit village près de Ouarzazate, il est parti en 2003 vivre à Orly chez son oncle et tuteur pour aider ses parents, vendeurs de légumes. Ce jeune au regard doux raconte :

« Avant ma majorité, j’ai fait une demande de carte de séjour, mais je n’ai pas eu de réponse pendant plus d’un an. J’ai paniqué et me suis enfui en Espagne, on m’a arrêté à la frontière. »

Elève sérieux, délégué de classe, Jihad a appris le français en six mois et a été admis en BEP hôtellerie-restauration à Sucy-en-Brie (Val-de-Marne). « Un secteur où il y a un gros besoin de main-d’œuvre », s’étonne-t-il. Depuis, il se débrouille à Casablanca, de centre d’appels en institut de sondage, mais dort mal, rattrapé par son obsession du retour en France.

« En France, je peux aller loin »

Tout comme Alaeddine El Jaadi, 21 ans, coincé depuis neuf mois dans l’appartement familial de Sidi Slimane, bourgade somnolente au nord de Rabat, après cinq ans de vie à Lyon chez sa tante. Par ignorance, celle-ci n’avait pas entamé de démarches de régularisation :

« Je venais d’obtenir mon CAP de plâtrier-plaquiste et on m’avait proposé un travail. Ici, je connais des jeunes, ils ont le bac et ne travaillent pas, alors moi ? Je n’ai aucun niveau scolaire ici. Là-bas, en France, je peux encore aller loin. »

Alaeddine El Jaadi à son arrivée à Casablanca (Zoe Deback)Mais il s’inquiète de l’affaiblissement de la mobilisation pour son retour. Son espoir s’accroche aux coups de fil encore réguliers de George Gumpel, septuagénaire membre de l’Union des juifs français pour la paix, qui a caché Alaeddine, chez lui à Lyon pendant neuf mois, comme lui-même fut caché sous l’Occupation.

Il s’accroche aussi à l’idée de faire valoir ses droits. Il témoigne :

« Pendant mon expulsion, j’ai été frappé, traîné par terre. » 

A RESF-Maroc, le rôle du réseau fait parfois débat. Ses membres s’interrogent :

« Doit-on tout faire pour les aider à rentrer, quitte à leur donner de faux espoirs, ou se concentrer sur leur réinsertion ici et leur faire avaler la pilule amère ? »

Mais ils sont certains d’une chose : le ministère de l’Immigration ne tient pas compte de la réalité des jeunes qu’il renvoie. Pour preuve, Catherine nous lit la lettre (datée de novembre) de son secrétariat général, en réponse à un communiqué (de septembre) de RESF-Maroc sur les situations de Hassan, Alaeddine, Jihad et d’autres. 

Hassan dans la maison qu'il occupe à Témara (Cerise Maréchaud)

Photos : Najlae Lhimer le 6 mars à Rabat ; Hassan El Bouyahiaoui à Témara ; Jihad Errais à Rabat (Cerise Maréchaud) ; Alaeddine El Jaadi à son arrivée à Casablanca (Zoé Deback) ; Hassan dans la maison qu’il occupe à Témara (Cerise Maréchaud)

 

2010 : déjà 32 Marocains qui rentraient chez eux expulsés [2]

Derrière les mesures d’expulsion de Besson, l’enjeu européen [3]

 

Sarkozy autorise le retour d’une jeune Marocaine expulsée [1]

 

(lien vers l’original http://www.rue89.com/2010/03/09/au-maroc-la-vie-sans-avenir-des-jeunes-expulses-142010)

«Je ne comprends pas, ma vie est en France» (un article de Léa-Lisa Westerhoff dans Libération du 18 février 2010)

22 février 2010

Au moment où se prépare une loi plus répressive sur l’accueil des étrangers, «Libération» a rencontré au Maroc trois jeunes dont l’expulsion a interrompu le cursus scolaire.


Par LÉA-LISA WESTERHOFF

Le logo de RESF.

Le logo de RESF. (© AFP Clemens Bilan) Blogguer cet article

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La grille rouillée grince. Comme si elle se plaignait qu’on lui demande encore de s’ouvrir. Les mauvaises herbes mangent le jardin. Hassan qui vient de pousser le portail, sourit d’un air gêné : «Entrez». Les pas résonnent dans les pièces vides. Une entrée nue, un couloir, un petit salon. Deux chaises et une table basse sont posées là. Sur l’étagère : un oignon, trois fourchettes, une casserole, un petit réchaud à gaz. Rien de plus. Au bout, la chambre à coucher avec un matelas, trois grosses couvertures et un téléviseur. «Tout ce qui est là, on me l’a gentiment prêté. J’ai de la chance, souffle sans conviction le jeune homme. Même la maison, c’est une dame qui me la prête, elle n’en a pas besoin pour le moment.»

Hassan, 22 ans, expulsé en mars 2009

«Je n’ai rien fait d’illégal»

Hassan Bouyahyaoui a 22 ans. Il y a presque un an, il a été expulsé vers le Maroc alors qu’il terminait un contrat d’apprentissage en mécanique. Il est l’un des 29 000 étrangers en situation irrégulière expulsés de France en 2009. C’est 2000 de plus que l’objectif fixé par Nicolas Sarkozy. Sauf qu’Hassan, comme des centaines d’autres, est arrivé légalement en France. Il débarque à Montpellier à 15 ans. Sa grand-mère, qui s’occupait de lui depuis la séparation de ses parents, venait de mourir. Sa mère, il ne l’a pas revue depuis des années, il ne se souvient plus. Son père, maçon installé en France depuis les années 60, l’héberge. Trois ans passent. A sa majorité, alors en CAP mécanique, Hassan fait une demande de titre de séjour. Refusée. A la place, on lui remet quatre autorisations provisoires de six mois. Hassan rate ses derniers examens. Nouvelle demande de rester sur le territoire. Nouveau refus. Cette fois, il reçoit une «obligation de quitter le territoire français» (OQTF). Le 9 mars, alors qu’il rend visite à son frère, près du commissariat de Montpellier, on lui demande ses papiers. Tout va très vite. En quelques heures, Hassan se retrouve sur un bateau au départ de Sète, direction Tanger, dans le nord du Maroc.

«Je n’arrive pas à m’y faire», confie Hassan onze mois plus tard, le regard dans le vide. Il serre son blouson de cuir pour se réchauffer, installé dans le jardin, sur une chaise en plastique. Il y fait moins froid que dans la maison. «C’est dur, poursuit-il. Je n’ai personne ici. Il y a juste mon grand-père, mais il est vieux et il n’a pas les moyens de s’occuper de moi. Et il n’arrête pas de me dire que je suis nul, que c’est ma faute si j’ai été expulsé». A son retour, Hassan a vécu chez son grand-père dans l’est du Maroc, mais plus souvent dans la rue. Lassé, il a mis le cap sur Rabat. Une militante associative lui trouve cette maison et un emploi dans un garage à Temara, petite ville au sud de la capitale. «Et le jour où je vais devoir rendre cette maison ?, se demande sans cesse Hassan. Je suis incapable de payer un loyer avec ce que je gagne. En France au moins, je pourrais gagner ma vie correctement, évoluer. Ici, il y a des gars qui bossent depuis trois ans dans ce garage et ils gagnent toujours 10 dirhams de l’heure.» Soit 85 centimes d’euros, le smic horaire. Hassan répète encore une fois: «Ils se sont trompés, je n’ai rien fait d’illégal

Salima, 18 ans, expulsée au début du mois

«Je n’ai personne au Maroc»

A une cinquantaine de kilomètres de là, Salima a le sentiment de se débattre dans un mauvais rêve. «Je ne comprends pas ce qui s’est passé, je n’ai personne au Maroc, ma vie est en France.» Salima Boulazhar, 18 ans, est arrivée au Maroc le 4 février. Depuis l’âge de 13 ans elle vivait avec sa sœur jumelle Salma chez leur tante, à Clermont-Ferrand. «Le plus horrible, c’était le centre de rétention. J’étais la plus jeune, raconte la jeune fille d’une petite voix, ses longs cheveux lâchés sur les épaules. Il faisait froid, il n’y avait même pas d’eau chaude pour se laver, des grillages partout, le soir on nous donnait de la salade à manger.» L’adolescente est installée dans le salon de la famille qui a bien voulu l’accueillir.

Salima n’avait nulle part où aller au Maroc.Les jumelles sont nées d’une liaison hors mariage, un tabou absolu dans ce royaume islamique. Leurs parents ont donc refusé de les élever. Comme pour Hassan, c’est la grand-mère qui s’en charge. A sa mort, une tante vivant en France propose de s’occuper d’elles. A l’école, elles rattrapent leur retard en français. Elles entament un contrat d’apprentissage en cuisine, ont de bonnes notes, se font des amis. Leur patron promet même de les embaucher, une fois le CAP terminé. Le 27 juillet, ce parcours d’intégration est interrompu. Leur demande de titre de séjour est refusée. L’adoption par la tante sous la loi marocaine (kefala) n’est pas reconnue en France. Officiellement, les jumelles ont deux parents en vie au Maroc. Elles doivent rentrer.

Les jeunes filles font appel. En vain. Pour bénéficier d’une carte de séjour «vie privée et familiale», il faut non seulement avoir foulé le sol français avant ses 13 ans, mais aussi vivre en France avec au moins l’un de ses deux parents. La tutelle d’un oncle ou d’une tante ne suffit pas. En plus, dès qu’un membre de la famille vit encore dans le pays d’origine, même si le jeune n’a plus de contact, la demande de régularisation est souvent déboutée.

Un matin de janvier, à 6 h 30, les policiers frappent à la porte. Salima ouvre, sa sœur jumelle n’est pas là. Salima est placée en centre de rétention. Treize jours dans ce qu’elle vit comme une prison. Salma se cache. Tout le monde se mobilise: son lycée, des associations comme le Réseau éducation sans frontières (RESF), des syndicats, des partis. Plusieurs manifestations ont lieu à Clermont-Ferrand. Malgré cela, Salima est expulsée. Le matin de son départ Patrick Stéfanini, préfet d’Auvergne et du Puy-de-Dôme, un proche de Brice Hortefeux, fait une promesse : si la jeune fille demande un visa long séjour au Maroc, elle pourra revenir.

«A quoi bon l’avoir expulsée alors ?», commente, désabusée, Lucille Daumas, membre de la branche marocaine de RESF, association créée en 2006 par des enseignants du Lycée français de Rabat. Selon elle, il y a eu une accélération ces dernières semaines : en quinze jours, trois jeunes ont été expulsés vers le Maroc.

Mohamed, 18 ans, expulsé le mois dernier

«J’étais bon élève»

Mohamed Abourar, 18 ans, a été expulsé le 23janvier. Comme Hassan et Salima, le jeune homme semble abattu. Deux semaines après son arrivée, il n’arrive pas à imaginer qu’il ne pourra peut-être plus retourner en France. «Tout cela s’est passé tellement vite… Ici je ne connais personne, je ne peux rien faire, je ne parle plus l’arabe, ça fait cinq ans que je ne suis pas revenu au Maroc.» Mohamed, qui était en première au lycée professionnel Valmy de Colombes (Hauts-de-Seine), a été expulsé de France à 3 heures du matin. Il n’avait rien. Pas de valise. Pas d’argent. Il n’a pas pris congé de son père, personne n’a prévenu ses proches qu’il serait expulsé cette nuit-là. A l’origine, le même scénario : contrôle d’identité. Pour lui, c’était gare Montparnasse, alors qu’il buvait une bière avec deux copains. Arrestation, garde à vue, centre de rétention. Une semaine plus tard, c’est l’expulsion. Il avait lui aussi fait une demande de carte de séjour. Même réponse : non, car sa mère vit au Maroc, dans la banlieue d’Agadir.

Mohamed était arrivé en France en mars 2004, à l’âge de 13 ans et quelque jours. En 2007, à la demande de son père, il avait été pris en charge par la Fondation d’Auteuil. Puis, à sa majorité, l’Aide sociale à l’enfance lui avait fait signer un contrat jeune majeur, valable trois ans. Il s’était alors inscrit, un CAP déjà en poche, en première bac pro à Colombes.

A Agadir, il a retrouvé sa mère, ses deux frères et trois sœurs, mais il se sent différent. Il éprouve aussi une certaine culpabilité. «Mon père a choisi de me faire venir en France parce que j’étais bon élève. J’étais censé prendre la relève», sous-entendu travailler et venir en aide à sa famille, comme son père le fait depuis trente-quatre ans. «Maintenant j’ai tout raté, mon père m’en veut», raconte le jeune homme, les mains croisées entre ses genoux, la tête basse. Il est désemparé. Son père refuse de lui parler.

Sophie, 24 ans, sa petite amie depuis deux ans, est venue le rejoindre quelques jours.«Il était assidu au lycée, il ne faisait rien de mal et ils le renvoient!, lance-t-elle, en colère. Les copains se sont cotisés pour me payer le billet, on veut tous qu’il revienne. «Ici, à Agadir, il n’y a rien à faire, assure Mohamed, on peut aller au marché, boire un café, mais c’est tout ; pour aller à la plage c’est cher, il n’y a pas de bus, on tourne en rond.» Son amie s’inquiète pour lui : «Je ne sais pas comment on va faire, je vais revenir le plus souvent possible mais ce n’est pas une solution; il y a ses cours, ses amis et puis nous deux.» Mohamed approuve. En silence.

Il a lui aussi bénéficié d’une importante mobilisation, de ses camarades et des enseignants de Valmy, des élus de Colombes, de RESF. Lors de la manifestation sur l’éducation du 30 janvier à Paris, un petit cortège portait des banderoles et faisait signer une pétition. Est-ce le bruit médiatique autour de l’affaire ? La semaine dernière, le ministère de l’Immigration a annoncé qu’il donnait «une suite favorable au dossier» et que Mohamed «pouvait faire sa demande de visa long séjour». Il l’a déposé hier matin au consulat d’Agadir. Ses soutiens, méfiants, attendent de voir le résultat.

Selon Thomas Brisset, prof d’histoire-géo à Rabat et membre de RESF, aucun expulsé n’a pu reprendre des études au Maroc. Ils n’ont plus le niveau en arabe et les formations entamées en France n’existent pas dans le royaume chérifien. «Qu’il faille une politique migratoire, c’est évident, mais pas celle-là. Tous ces jeunes sont entrés légalement en France. Quelques années plus tard, alors qu’ils tentent de construire leur vie et suivent une scolarité, on leur dit non, ce n’est plus possible. C’est illogique, absurde et révoltant !Des vies gâchées à un âge charnière».

Hassan, Salima et Mohamed ne désirent qu’une chose : revenir en France et reprendre leur vie là où ils l’ont laissée. A Temara, dans son salon éclairé par la seule ampoule qui marche encore, Hassan ne peut s’empêcher d’y croire. «J’espère que mon dossier va arriver jusqu’au préfet et qu’il va reconnaître que c’était une erreur, que ma place est en France.» Sinon ? «Franchement je ne sais pas», avoue Hassan avec son accent du sud.

Léa-Lisa Westerhoff

Najlae, 19 ans, battue et expulsée (Article paru dans le quotidien Libération du 22 février 2010)

22 février 2010

Najlae, une Marocaine de 19 ans qui a fui son pays à l’âge de 14 ans afin d’éviter un mariage arrangé par son père, vient d’être expulsée sur ordre de la préfecture du Loiret. Sa faute? Avoir franchi la porte de la gendarmerie de Château-Renard pour y déposer une plainte. Son hébergeur de frère l’avait, deux jours auparavant, rouée de coups. «Il avait trouvé un mégot de cigarette dans sa chambre», explique Chantal Parisot, la mère d’une copine de Najlae. «Violent par habitude, il a saisi un manche d’aspirateur et un fer à lisser pour la frapper. Ce n’était pas la première fois…». (Lire la suite…)

 

Bilan: huit jours d’incapacité de travail et un gendarme qui contrôle son identité, prévient la préfecture de son statut d’irrégulière et place en garde-à-vue Najlae, victime devenue coupable.

Samedi matin, à 4h40, Chantal Parisot reçoit un appel l’informant du transfert de Najlae vers Orly, puis de son renvoi vers le Maroc où elle a été de nouveau arrêtée dans l’attente de son jugement.

Il s’agit, en quelques mois, du quatrième cas de femme battue et menacée d’expulsion – ou expulsée – dans le Loiret. Une situation qui scandalise Dominique Tripet, du Collectif Orléanais des Droits des Femmes: «C’est une violence inouïe de la part de nos autorités que d’infliger à la victime une nouvelle maltraitance. Heureusement que l’année 2010 a été déclarée grande cause nationale dans la lutte contre les violences faites aux femmes!». Et la militante associative de rappeler les cas de «Fatima victime de violences conjugales et dénoncée mensongèrement à la préfecture par un mari agresseur» et de «Loubna maltraitée, enfermée, menacée, escroquée et dépouillée de tous ses biens».
Même indignation du côté de la Cimade pour qui cette «expulsion justifie la campagne nationale pour contrer les violences faites aux femmes» qu’elle vient d’engager. «Une commission ad hoc a déjà recueilli plusieurs de nos propositions, mais nous appelons les citoyens à saisir leurs parlementaires pour que des dispositions spécifiques conduisent à mieux protéger toutes les femmes de ces violences conjugales, y compris les femmes d’origines étrangères qui aujourd’hui subissent une double peine», explique Marie-Noëlle Vitry, militante à la Cimade pour le Centre-Ouest.

Autre réaction, celle de Christophe Rossignol, conseiller régional (Verts) du Centre et président de la commission Relations internationales: «Dans l’élan de la pensée des lumières, la France a fait des Droits de l’Homme une valeur universelle. Rappelons au préfet du Loiret la Déclaration universelle des droits de l’Homme, en particulier l’ article 3 «Tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne» et l’article 9 «Nul ne peut être arbitrairement arrêté, détenu ou exilé», et soyons nombreux à réagir pour que Najlae puisse revenir en France saine et sauve».

Mais aussi celle de Michel Ricoud, conseiller général communiste du Loiret: «L’expulsion de  Najlaé est absolument abominable. Mais dans quel monde vivons-nous? Voilà une jeune femme de 19 ans qui, pour échapper à un mariagé forcé, est arrivé en France. Battue par son frère, le « soutien » apporté par la Préfecture et la gendarmerie à Najlaé a été l’expulsion vers le Maroc! C’est une honte».

Chantal Parisot, elle, n’en revient toujours pas de la réflexion adressée par les gendarmes: «De recueillir des personnes en situation irrégulière peut vous amener à des poursuites. Nous vous le disons à titre indicatif».

Une manifestation de soutien est prévue le 6 mars à Château-Renard. Deux jours avant la journée internationale du Droit des femmes.

Mourad Guichard

Un article écrit par Myriam Blal paru dans l’hebdomadaire marocain La vie économique le 28 décembre 2009

6 février 2010

Expulsés de France : des jeunes Marocains à l’identité brisée

C’est l’histoire de jeunes Marocains  venus s’installer légalement en France à l’adolescence auprès de leurs familles, et qui se retrouvent brusquement chassés du territoire à l’âge adulte. Des jeunes qui se sont nourris et construits autour de la culture française, de son système éducatif, de ses codes et de ses valeurs, et qui se retrouvent contraints de quitter ce pays d’accueil pour un retour brutal et forcé dans leur pays natal, le Maroc. Une France qu’ils avaient fini d’apprivoiser, et au sein de laquelle se dessinaient pour eux de réelles perspectives d’avenir, à la hauteur de leurs efforts mobilisés  pour y parvenir. Samira Bobouch (expulsée le 17 novembre 2007) s’était fait une place au sein de l’association d’handicapés mentaux qui l’employait. Alaeddine El Jaadi (expulsé le 18 juin 2009) s’est découvert une passion pour le parkour (ndlr : sport inspiré de la pratique des Yamakasi), jusqu’à créer une association sportive qui organisait des spectacles pour la fête de quartier de fin d’année dans la ville de Lyon. Jusqu’à ce fameux jour où il se fait contrôler dans le métro, sans-papiers. Un simple contrôle qui le conduit du commisariat de police à l’un des fameux centres de rétention administrative français destinés aux étrangers qui n’ont pas le droit de séjourner sur le territoire français. Jusqu’à l’aéroport où il se retrouve sommé d’embarquer avec un aller simple et définitif vers le Maroc, le visage tuméfié et ensanglanté par les coups subis pour le forcer à partir. Hassan Bouyahiaoui (expulsé le 10 mars 2009) vit seul quant à lui dans une maison abandonnée, dans une situation de grande précarité.

Politique du chiffre aveugle face aux situations humaines
Comment la France, berceau des Droits de l’homme, en est-elle arrivée à désintégrer sans ménagement, et au nom de quotas annuels chiffrés d’expulsions, des Marocains entrés en France de manière légale pour rejoindre leur famille à l’âge de l’adolescence ?
 La lutte contre l’immigration clandestine constitue un objectif affiché par la majorité des pays industrialisés depuis les années 1971. Depuis quatre ans, en France, cette nécessité a pris la forme d’une politique chiffrée. Le 22 octobre 2003, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, demande aux préfets de doubler à court terme les expulsions d’étrangers en situation irrégulière. Un mois plus tard, la loi «relative à la maîtrise de l’immigration et au séjour des étrangers en France» est adoptée par le Parlement français ; elle permet à l’administration de bénéficier de larges moyens afin d’exécuter le programme de la politique chiffrée d’expulsion : accroissement de la durée maximale de rétention administrative, fichage systématique des demandeurs de titre de séjour.
Des pôles départementaux sont alors créés pour faciliter le retour aux pays des étrangers en situation irrégulière. À la fin de chaque année civile est fixé le chiffre des expulsions à réaliser : 15 000 en 2004, 20000 en 2005, 24000 en 2006, 28 000 en 2008, 30 000 en 2009. À leur 18 ans, l’arsenal législatif et réglementaire sur la situation des étrangers en France les rend illégaux et expulsables car, souvent, leurs demandes de régularisation sont rejetées.

Des requêtes et des lettres restées sans réponse
Membre active du réseau RESF de Rabat, Lucile Daumas précise que «le réseau ne souhaite pas rendre les exclusions faciles mais les empêcher», face à un gouvernement français insensible aux revendications du réseau. En témoigne l’envoi de lettres restées sans réponse au ministre français de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire, Éric Besson. Du côté du gouvernement marocain, la situation semble évoluer positivement depuis le début du mois de novembre 2009.
L’association a obtenu un premier rendez-vous avec Mohammed Ameur, le ministre délégué chargé de la communauté marocaine résidant à l’étranger. La demande du réseau est double: d’un côté, il souhaite que l’instruction des dossiers des jeunes expulsés tienne compte de la situation humaine et sociale des jeunes, dans la mesure où le retour au pays les place souvent en grande situation de précarité. Leurs familles restent en France, et leurs chances de poursuivre leurs études ou de trouver un travail sont compromises. D’un autre côté, le réseau souhaite la création de structures d’accueil sociales afin de soutenir les nouveaux arrivants fraîchement débarqués. «M. Ameur a accueilli favorablement notre requête. Nous souhaitons faire comprendre aux gouvernements que nous gérons des hommes avant tout», souligne Mme Daumas. Actuellement, une vingtaine de personnes du réseau sont mobilisées pour accueillir les jeunes arrivés par bateau de Tanger ou par avion à Casablanca, lorsqu’ils sont prévenus de leur arrivée. Des jeunes qui passent une première nuit au commissariat, assortie depuis 2009 d’un passage devant le juge lorsqu’ils atterrissent -souvent menottés- à Casablanca, avant d’être récupérés par un membre du réseau ou par… personne.
«A côté de la vingtaine de cas que nous avons accueillis, de nombreux jeunes ne sont pas signalés. Nous ignorons totalement ce qu’ils deviennent». Depuis trois ans, seuls deux Marocains recensés par RESF sont parvenus à réintégrer le territoire français, et cela au prix de vastes campagnes médiatiques et de rassemblements massifs et indignés de citoyens français, devant les sièges des préfectures françaises.
Pour les autres, bloqués au Maroc, l’avenir est incertain et leur retour semble plus compromis, malgré les efforts déployés par RESF dans les deux pays. Il incombe désormais au gouvernement marocain de prendre ses responsabilités afin de trouver des solutions rapides à ces jeunes vies humaines en péril, et qui n’ont pas fini d’affluer sur le chemin du retour. D’autant plus qu’à travers les accords de réadmission (partenariat euro-méditerranéen de Barcelone notamment) signés entre les continents africains et européens, le Maroc a renforcé sa coopération depuis 2002 avec les puissances européennes, par l’adoption de mesures visant à lutter contre l’immigration.


Un article de Cérise Maréchaud dans le journal La Croix du 30 septembre 2009

9 octobre 2009

Le désarroi des jeunes Marocains expulsés de France.

Ils ont vécu pendant des années en France, mais ils sont devenus des « sans-papiers » à leur majorité. Renvoyés au Maroc, tous se retrouvent dans une grande précarité. Casablanca, de notre correspondante

Le pain et le tajine sont sur la table, le thé est presque prêt. C’est le repas du soir de Hassan El Bouyahyaoui, jeune Marocain de 21 ans, expulsé de France le 10 mars dernier. Il vit dans une villa abandonnée aux murs décatis et au jardin en friche. Une militante associative lui a trouvé ce logement de fortune à Temara, au sud de Rabat, à deux pas de l’usine où elle lui a décroché un petit boulot. « Je suis à l’essai jusqu’à la fin du mois, je ne sais pas si je vais être payé », doute Hassan. Pour lui, tout n’est que solitude et incertitude. Il fait partie des jeunes qui, après des années en France, deviennent « sans-papiers » à leur majorité. Une fois « éloignés » du territoire hexagonal, nombreux se retrouvent en grande précarité.

Né à Oujda, dans le nord-est marocain, Hassan a été élevé par sa grand-mère. À la mort de celle-ci, il rejoint, à Montpellier, son père, maçon depuis 1974, aujourd’hui handicapé. À ses 18 ans, alors scolarisé en CAP mécanique, il se voit délivrer des autorisations provisoires de séjour. Mais lorsqu’il échoue à ses examens, il reçoit une « OQTF », c’est-à-dire une « obligation de quitter le territoire français ». Centre de rétention, embarcation de force à bord du bateau Sète-Tanger.

À son arrivée, quelques euros en poche, Hassan rejoint Oujda, où son grand-père, aveugle, démuni, ne peut l’accueillir. Le jeune homme se retrouve à la rue, dans cette ville, carrefour de nombreux trafics. « J’ai failli être agressé », se souvient-il. L’association Beni-Snassen, qui aide aussi les migrants, l’épaule comme elle peut, mais Hassan préfère partir pour Rabat « chercher du travail ». « Ici, je n’ai personne. »

Même quand un jeune retrouve sa famille, l’adaptation au Maroc est difficile. Alaeddine El Jaadi, 20 ans, a vécu cinq ans à Lyon, avec sa tante, avant d’être expulsé par avion en juin. « Je venais d’obtenir mon CAP de plâtrier-plaquiste, et on m’avait proposé un travail », témoigne-t-il dans l’appartement de Sidi Slimane, bourgade endormie au nord de Rabat, où il vit avec son père, militaire retraité, sa mère, et ses quatre frères et sœurs.

Mais pour Alaeddine, sa vie est « bloquée ». « Ici, je connais des jeunes, ils ont le bac et ne travaillent pas, alors moi ? Ici, je n’ai aucun niveau scolaire. Mais là-bas, en France, je peux encore aller loin. » Un désarroi que seuls consolent les appels téléphoniques de Georges Gumpel, 72 ans, de l’Union des juifs français pour la paix, qui a caché Alaeddine, chez lui à Lyon, pendant neuf mois, comme lui-même fut caché sous l’Occupation.

Au Maroc, le principal soutien des jeunes expulsés est la branche nationale du Réseau éducation sans frontières (RESF), constituée en 2006 par des enseignants du lycée français Descartes à Rabat. Le réseau a eu connaissance d’une quinzaine de cas. « Mais il y en a beaucoup plus », assure Lucille Daumas, une de ses membres. « Un gâchis humain », déplore-t-elle.

Souvent, les jeunes sont expulsés en pleine scolarité. Comme Jihad Errais, 21 ans, qui était admis en BEP hôtellerie-restauration à Sucy-en-Brie (Val-de-Marne). « C’est un secteur où il y a un gros besoin de main-d’œuvre », s’étonne encore, dans un café de Casablanca, cet élève assidu, délégué de classe, qui a appris le français en six mois – il ne parlait que berbère. Ses parents sont vendeurs de légumes dans un village près de Ouarzazate ; Jihad était parti à Orly, chez son oncle et tuteur légal, pour « aider la famille ».

Aujourd’hui, il est hébergé par une connaissance. « J’ai travaillé un an dans un centre d’appels, mais je dors mal, alors je ne suivais pas le rythme. Lundi, je suis trois jours à l’essai dans un institut de sondage, pour 4 000 dirhams (360 €) par mois. » Jihad n’en veut pas moins rentrer en France. « J’avais fait la demande de régularisation un an avant mes 18 ans, et c’est resté sans réponse. J’ai pris peur et me suis enfui en Espagne. C’est là qu’ils m’ont arrêté et menotté, comme si j’avais braqué une banque », raconte-t-il.

À RESF-Maroc, on se sent démuni face à la « machine administrative » et la « politique du chiffre » de la France. Des divergences, proches du cas de conscience, pointent sur le rôle du réseau : « Doit-on tout faire pour les aider à rentrer, quitte à leur donner de faux espoirs, ou se concentrer sur leur réinsertion ici ? », s’interrogent ses membres. « On n’est pas là pour leur faire avaler la pilule amère », rechigne Lucille.

À ce jour, seule la jeune lycéenne Fatima Charbi, expulsée en novembre 2006, a pu retourner à Montluçon (Allier) après dix mois à Casablanca. Grâce à la forte mobilisation autour de son cas. À l’époque, le consul général de France, Gilles Bienvenu, avait énoncé sa position : « Nous refusons d’accorder un visa si le demandeur se retrouve ensuite en situation de précarité. » Finalement, Fatima était rentrée avec un « contrat jeune majeur » (aide financière en échange de son assiduité). Mais d’après Éric Lafont, de la CGT Montluçon, et fervent soutien de Fatima, la jeune fille aurait quitté le lycée. « Nous n’avons plus de nouvelles, dit-il. Mais si ça se reproduit avec un autre, on se battra quand même. »

Au Maroc, les jeunes expulsés oscillent entre optimisme et désespoir. Alaeddine s’accroche à l’idée de faire valoir la justice : « Pendant mon expulsion, j’ai été frappé, traîné par terre », raconte-t-il. « Si ça ne marche pas légalement, je vais repartir avec les pateras » (lire « Le mot » ci-dessous), lance Hassan. Jihad, lui est « en contact avec un passeur. Il m’a dit « c’est 7 000 € » ».

Cerise MARECHAUD

Communiqué de presse RESF-Maroc, Rabat, le 24 septembre 2009.

9 octobre 2009

Rabat, 24 septembre 2009

Le Réseau Education Sans Frontière au Maroc (RESF-Maroc) continue à s’alarmer et à s’indigner des conditions subies par les jeunes expulsés de plus en plus fréquemment de France, au titre d’une politique du chiffre aveugle aux situations humaines.

Ils sont entrés en France de manière totalement légale pour rejoindre leur famille. Ils y ont vécu leur adolescence en s’intégrant culturellement et socialement, par la scolarisation notamment. Beaucoup d’entre eux suivent des formations adaptées aux besoins de l’économie française (bâtiment, hôtellerie, aide à domicile…).

A leur 18 ans, l’arsenal législatif et réglementaire sur la situation des étrangers en France les rend illégaux et bien souvent expulsables car leurs demandes de régularisation sont rejetées. Arrêtés lors de contrôles d’identité, sans avoir commis d’autre délit que celui d’être là, ils sont emprisonnés dans des centres de rétention et expulsés en subissant parfois des brutalités (comme Alaedine à Lyon en juin 2009).

Contrairement à une idée reçue, ces jeunes ne sont pas “renvoyés chez eux“ mais véritablement expulsés vers un pays qui n’est plus le leur.
Leurs parents, leurs frères et sœurs sont souvent installés en France, et ils n’ont plus de famille proche au Maroc pour les accueillir. Sans aucune ressource, obligés de quitter le territoire français (selon le terme administratif OQTF) sans rien de plus que leurs vêtements, certains vivent même dans la rue à leur arrivée au Maroc, comme Hassan à Oujda au printemps 2009.
Leur scolarisation ou leur formation professionnelle, interrompue en France, est impossible à poursuivre au Maroc. Le système d’enseignement public en langue arabe leur est devenu étranger, et les écoles privées francophones leur sont inaccessibles.
Plus généralement, ils ne se reconnaissent plus dans un pays et une culture dont ils se sont détachés au fil de leur intégration dans le creuset français.

Nous assistons à un terrible gâchis humain, car cette politique brise des vies à un âge charnière pour la construction d’une existence. Les perspectives pour ces jeunes sont très sombres au Maroc, et il n’est pas impensable qu’ils ne revoient jamais leur parents lorsque ceux-ci sont âgés. Cette politique est non seulement profondément injuste, mais aussi inefficace économiquement en empêchant la mobilité des migrants.

Les gouvernements français et marocain sont responsables de ce gâchis, en ne portant aucun intérêt à la situation de ces jeunes. Rien n’est entrepris pour tenter au minimum d’améliorer les conditions d’arrivée des expulsés, en étudiant avant leur départ les possibilités de scolarisation, d’insertion. Nous demandons donc que soit mis fin à ces pratiques scandaleuses et coûteuses, et que soient mieux accueillis ceux qui sont malgré tout expulsés.

Rapport sur Hassan EL BOUYAHYAOUI, un marocain expulsé de la France

7 septembre 2009

Ce rapport a été rédigé par Hicham Baraka, président de l’Association Beni Znassen pour la culture, le développement et la solidarité (ABCDS) d’Oujda.

SA VIE EN FRANCE

Né en octobre 1987, marocain, Hassan EL BOUYAHYAOUI est arrivé en France en juin 2003, sur le passeport de son père après le décès de sa grand mère qui en avait la charge au Maroc depuis la séparation de ses parents, quand Hassan avait une dizaine d’années. Depuis, il n’a jamais revu sa mère, ni ses 2 frère et sœur restés à la charge maternelle. Il n’a plus d’attaches au Maroc.

Il a été scolarisé de 2003 à juillet 2007, les deux dernières années au centre de formation d’apprentissage professionnel Henri Martin de Lézignan Corbières. Son père, en France depuis 1974 est maintenant invalide à 80%. Son frère aîné, qui a eu exactement le même parcours que Hassan, est en situation régulière.

A 18 ans, Hassan a fait une demande de titre de séjour et obtenu 4 APS de 6 mois du fait de son inscription en CAP mécanique en alternance, en fonction d’un accord qui existait alors avec le rectorat mais dénoncé depuis par la préfecture. Suite à son échec aux épreuves théoriques du CAP en juillet 2007, sa demande de renouvellement de titre de séjour a été rejetée avec une OQTF le 29/11/07, rejet confirmé par le TA le 27/03/08. Pourtant, ses employeurs étaient très élogieux sur son sérieux et son efficacité.

Entre temps, il avait retrouvé grâce à l’association Passerelles une nouvelle formation en mécanique par alternance, ce qui a motivé sa nouvelle demande de titre de séjour.

Hassan était très bien intégré en France. Du fait de la maladie de son père, il a été placé presque 2 ans à la DDASS, dans un foyer, puis dans une famille d’accueil, élevé comme un petit Français. De nombreuses personnes, amis, voisins qui appréciaient sa gentillesse, sa volonté de s’en sortir et son respect des valeurs affichées par la France, soutenaient sa demande de titre de séjour. Son seul rêve était de pouvoir travailler et vivre enfin avec son père et son frère. Ils venaient juste de trouver un petit appartement pour vivre ensemble, après des années de galère, le frère aîné en foyer, le père et Hassan hébergés chez des amis. D’entrevoir enfin la stabilité dont ils rêvaient

SON EXPULSION

Contrôlé le 18 février et placé au centre de rétention de Sète, il en a été libéré le 20 par décision du juge du TA qui n’a pas cependant annulé son APRF.

Il avait déposé un nouveau dossier de demande de réexamen de sa situation le 9 mars, mais, contrôlé à nouveau le 10 mars, il a été expulsé par bateau de Sète vers Tanger, le soir même. Quelques personnes du RESF 34 qui l’avaient soutenu et aidé pour son dossier étaient présentes. Une amie de l’une d’elles a pu être présente à son arrivée à Tanger. Personne d’autre n’était là pour l’accueillir au Maroc, un pays qu’il n’a pas revu depuis 6 ans !

SA VIE AU MAROC

Hassan est retourné à Oujda, où il vit dans une petite chambre près de son grand-père, très âgé, sourd et aveugle, qui n’a pas pu l’accueillir. Parti à la recherche d’une autre grand-mère, il a appris qu’elle était décédée. Un cousin l’a hébergé quelques jours à Taza, puis l’a mis dehors. Depuis, Hassan est hébergé à droite à gauche. Il n’a plus d’argent et ne trouve aucun boulot. Très perturbé par l’expulsion, il s’est fait renverser par une voiture quelques jours après son arrivée et s’est fracturé la cheville. L’hôpital lui a délivré un certificat médical avec 45 jours d’arrêt de travail. Le RESF France a mis Hassan en contact avec des personnes du RESF Maroc, qui essaient de répondre à ses appels au secours : il cherche une place en foyer, du travail. Sans résultat à ce jour. Hassan se débat pour essayer de survivre dans ce pays qu’il ne connaît plus. Il est d’autant plus désespéré que les nouvelles de sa famille à Montpellier ne sont pas bonnes. Son père, malade, supporte mal la séparation avec son fils qui s’occupait de lui avec beaucoup d’amour et de respect. Sa santé se dégrade.

L’importante revendication du collectif de soutien à Hassan, et qu’il jouit d’un visa long séjour et un titre de séjour Vie privée familiale pour qu’il puisse enfin reprendre le cours d’une vie normale, dans le pays où il a grandi depuis plus de 6 ans, aux côtés de ceux qui l’aiment et qui attendent son retour. (Cf. pétition Resf)

AVEC L’ABCDS

Heureusement pour lui, Hassan EL BOUYAHYAOUI a découvert, peu après son expulsion par la France à Oujda, l’association ABCDS (Association Beni Znassen pour la culture, le développement et la solidarité) dans les locaux de laquelle il passe désormais ses journées et où il bénéficie d’un soutien grâce auquel la chaîne de télévision marocaine 2M TV, RTM, le quotidien arabophone Akhbar AL Yawm, YaBiladi ont, par exemple, pu s’intéresser, suite à la mobilisation de l’ABCDS, à son expulsion de France, ainsi que d’autres médias. Le 22 avril, il a ainsi fait l’ouverture du journal télévisé de 12h45.

Notamment, l’administration marocaine s’était téléphoniquement enquise des difficultés de Hassan avant de se contenter de lui conseiller de… prendre contact avec le consulat de France au Maroc. S’est-il agi surtout pour elle d’éteindre l’incendie potentiel que comporte toute expulsion de Marocain depuis l’Europe dans un pays qui compte des dizaines de milliers de familles concernées par l’immigration ?

L’histoire de Hassan est pourtant bien représentative de la violence de la France à l’encontre de migrants qui, compte tenu de leur parcours dans l’Hexagone et des droits fondamentaux théoriquement en vigueur, devraient de toute évidence n’éprouver aucune difficulté à bénéficier d’un titre de séjour.

Hassan est né en octobre 1987 à Oujda, grande ville marocaine de 500 000 habitants située à quelques kilomètres de la frontière algérienne. Y transitent, depuis plusieurs années, des milliers de Subsahariens qui cherchent à migrer en Europe en traversant la Méditerranée dans des conditions de plus en plus périlleuses. Des centaines de noyés n’arrivent jamais sur les côtes espagnoles. D’autres, plus nombreux,  parce qu’ils ont été interceptés par les polices marocaines ou espagnoles qui travaillent la main dans la main. L’Union européenne paie grassement le Maroc pour lutter à sa place contre l’immigration des Africains et, dans la foulée, des Marocains aussi.

C’est dans ce climat de guerre anti-migratoire que se situe l’expulsion de Hassan. Il a aujourd’hui 22 ans. Arrivé en France en juin 2003 à l’âge de 15 ans après le décès de sa grand mère qui l’avait en charge au Maroc depuis la séparation de ses parents, il n’a depuis lors aucune nouvelle ni de sa mère, ni des deux frère et sœur restés sous la responsabilité maternelle. Aucune attache donc au Maroc, si ce n’est un grand-père octogénaire, malade et très pauvre. En France, son père, immigré depuis  1974, est progressivement devenu invalide à 80% ; et son frère aîné est aussi en situation régulière.

Hassan erre aujourd’hui dans les rues pleines de jeunes chômeurs de sa ville natale d’Oujda, où ses compatriotes le considèrent comme un étranger. S’il n’avait eu la chance de croiser les militants locaux de l’ABCDS, il se serait sans doute déjà ajouté à la cohorte des clochards, nombreux à hanter les rues. A moins qu’il ne se soit résolu à des trafics douteux, nombreux dans cette ville-frontière, de façon à gagner l’argent nécessaire à une traversée clandestine de la Méditerranée peut-être pour y être englouti comme nombre de ses compatriotes et d’Africains de diverses autres nationalités. Il va de soi que la France ne saurait, dans ce cas, être tenue pour responsable ni de son éventuelle dérive du côté de la mafia ni de sa mort. Jusqu’à quand Hassan, comme beaucoup d’autres expulsés, échappera-t-il à l’un ou à l’autre sort s’il ne bénéficie pas d’un droit au retour ?

Hicham BARAKA, président

ABCDS Maroc

Un article sur Alaeddine, expulsé sans ménagement

7 septembre 2009

Un article sur Alaeddine, expulsé sans ménagement pdf Article_TelQuel

Cet article de Zoé Deback a été publié dans l’hebdomadaire marocain Tel Quel (11 au 17 juillet 2009).

Communiqué de RESF-Maroc, 21 mai 2009

21 mai 2009

Peut-on séparer brutalement un jeune de son père et de son frère ?

Hier Fatima, Latifa, Jihad, Samira, aujourd’hui Khaled, Hassan…

Hassan, 22 ans a été expulsé le 10 mars 2009. De parents séparés, le père travailleur en France depuis 1974, Hassan vivait avec sa grand-mère dans un village de l’Est du Maroc. Au décès de celle-ci, il rejoint son père et son frère en France.

Alors âgé de 16 ans, au prix de gros efforts, et grâce à la volonté de son père, titulaire d’une carte de séjour en règle, il s’intègre à la société française, dans le creuset français. Il apprend le français, poursuit sa scolarité de 2003 à 2007 (Collège, Centre de Formation d’Apprentissage Professionnel). A 18 ans, il demande un titre de séjour et il obtient 4 APS (Autorisation Provisoire de Séjour) de 6 mois du fait de son inscription en CAP mécanique en alternance. Suite à son échec aux épreuves théoriques du CAP en juillet 2007, sa demande de renouvellement de titre de séjour est rejetée avec une OQTF (Obligation à Quitter le Territoire Français) fin 2007.

Pourtant ses employeurs étaient très élogieux sur son sérieux et son efficacité. Contrôlé le 18 février 2009, et placé en centre de rétention de Sète, libéré le 20, il est à nouveau contrôlé le 10 mars et expulsé par bateau le soir même ! A son arrivée à Tanger, il est accueilli par un membre de RESF Maroc et il se rend à Oujda. Son grand père, aveugle, démuni et désorienté face à ce jeune « français » ne peut s’occuper de lui, un cousin éloigné l’héberge quelques semaines puis il est à la rue et aujourd’hui des militants d’Oujda lui procurent un toit.

Nous sommes indignés face à ces expulsions brutales, qui sous couvert de faire du chiffre, gâchent des vies de jeunes gens qui avaient trouvé leur place dans la société française et qui vivaient avec leur famille. Cette reconduite à la frontière rapide les place dans une société marocaine dont ils ne connaissent plus les codes.

Quel est l’avenir de ces jeunes à peine majeur et quelle est la logique humaine de cette politique ?

Nous demandons que Hassan puisse repartir à Montpellier où il avait la possibilité de suivre une formation en méca-auto au moment de son expulsion et où sa famille l’attend

Rabat, 20 avril 2009

Un article publié dans Courrier International, à propos des expulsés et de RESF Maroc

5 juin 2008

Article de Trinidad Deiros (Publico, Madrid) publié dans Courrier International n°911 du 17 au 23 avril 2008

Lorsqu’on la voit assise dans ce café sombre du boulevard de Paris, à Tanger, on a du mal à l’imaginer luttant contre trois policiers français. C’est pourtant ce qu’elle a fait quand les trois costauds l’ont mise de force dans un bateau à Sète et l’ont attachée à la couchette d’une cabine où elle est restée enfermée pendant plus de dix heures. Samira Bobouch, 23 ans, est un petit brin de fille de 1,50 m. Avec son tee-shirt bleu, seule au milieu de la clientèle habituelle de fumeurs moustachus, elle a l’air fragile. Ses immenses yeux myopes – les policiers ne lui ont pas permis de prendre ses lunettes – s’emplissent de larmes lorsqu’elle raconte son histoire. Samira menait une existence de jeune fille tout à fait normale lorsque sa vie a été bouleversée par une promesse électorale, celle faite par l’actuel président français quand il était encore candidat et cherchait à séduire les électeurs d’extrême droite. Ou plutôt par la chasse aux immigrés dont il a chargé l’homme qui se considère comme son cerbère, son ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire, Brice Hortefeux. Sa mission était claire : il devait expulser 25 000 sans-¬papiers avant la fin 2007. Samira fait partie du lot de Marocains qui, pour reprendre l’euphémisme utilisé par le gouvernement français, ont été éloignés*. Bénévole dans un centre pour autistes à Marseille, où elle vivait avec sa famille, Samira était entrée en France légalement à l’âge de 15 ans. Son père a beau avoir travaillé trente-cinq ans en tant qu’ouvrier agricole dans son pays d’accueil, il n’a pas pu obtenir de permis de séjour. “A Marseille, la police faisait la chasse aux Arabes et aux Noirs”, raconte-t-elle. Le 19 no¬vembre dernier, la police l’arrête à ¬l’occasion d’un contrôle routier. Elle ne retournera pas chez elle. Elle passe directement du commissariat au centre de rétention du Canet. “On m’a dit que des gens avaient été drogués pour les empêcher de résister à l’expulsion, et que je ne devais manger que le pain qu’on nous donnait”, poursuit-elle. Le 4 décembre, la police emmène Samira à l’aéroport de Marignane, dans l’intention de la faire monter dans un avion à destination de Casablanca. Mais elle se débat, griffe et mord. Sa famille, ses anciens professeurs et les militants du Réseau éducation sans frontières (RESF), une association qui dénonce les expulsions, contribuent à faire échouer cette première tentative “d’éloignement” en manifestant dans le terminal. Elle n’était qu’à deux jours de sa comparution devant un juge qui aurait peut-être demandé sa libération. En effet, le maire de sa ville avait déposé à la préfecture une promesse d’embauche à son nom.
Mais Samira n’a pas pu se présenter au tribunal. La veille, trois policiers en civil sont venus au centre et lui ont ordonné de les suivre. “Ils m’ont fouillée avant de sortir et m’ont confisqué mon téléphone portable pour m’empêcher de prévenir RESF, mais j’avais deux autres téléphones que l’organisation m’avait donnés et j’ai pu donner l’alerte depuis les toilettes”, explique-t-elle.
Trop tard. Les policiers l’ont fait sortir en cachette par la porte de derrière, l’ont mise dans une voiture et l’ont emmenée au port de Sète. Sur le quai, Samira résiste à nouveau, crie au secours et demande de l’aide aux passagers du bateau : “Personne n’a bougé. Personne n’était prêt à lever le petit doigt pour me secourir.”
Atteindre la majorité, c’est entrer dans la clandestinité
L’un des policiers finit par perdre patience et la pousse dans le bateau en lui criant : “Allez ! On ne veut pas de toi ici, rentre chez toi !” Ensuite, il y a eu ces “dix heures attachée” pendant que son téléphone, qu’on lui avait rendu, sonnait sans arrêt. Avec les vêtements qu’elle avait sur le dos et quel¬ques euros en poche, Samira est arrivée dans un pays qu’elle ne connaissait plus : le Maroc.
Elle pensait se retrouver seule, mais là-bas l’attendait son ange gardien, Boubker Jamlichi. Il sait ce que c’est de subir une injustice pour en avoir fait l’expérience : il a passé six ans dans les geôles d’Hassan II. Avec Lucile Daumas, une Française installée au Maroc, et d’autres militants, il a monté une antenne marocaine du RESF. Ses membres, une douzaine à peine, essaient de venir en aide aux jeunes qui ont été expulsés par la France et qui débarquent dans un pays où, bien souvent, ils n’ont plus de famille ni nulle part où aller. Parfois, ils ont encore des parents au Maroc, mais la vie ou le long séjour en France ont rompu tous les liens. C’est ce qui s’est passé pour Samira : sa mère l’a hébergée quelques jours, puis lui a dit qu’elle devait partir.
Le Réseau éducation sans frontières fait ce qu’il peut. Ses membres n’hésitent pas à accueillir les jeunes chez eux, mais ce n’est pas toujours possible. Trop souvent, se lamente ¬Jamlichi, ils ne vont pas recevoir les expulsés au port parce qu’ils ne supportent pas de “les laisser dans la rue”. Une fois de retour dans leur pays, les expulsés ne se retrouvent qu’au début de leurs problèmes. La police marocaine les conduit au commissariat dès leur arrivée et les accuse d’émigration irrégulière. Pourtant la majorité d’entre eux ont quitté le Maroc légalement lorsqu’ils étaient mineurs, et non pas dans un canot ou cachés dans un camion. Pour ces jeunes, atteindre la majorité équivaut à entrer dans la clandestinité qui attend ceux qui n’ont pas de papiers. Jamlichi, Lucile et les autres militants du RESF assistent les nouveaux arrivés et obtiennent presque toujours qu’ils soient immédiatement relâchés. Lorsqu’ils ne sont pas là, les jeunes peuvent être mis à la disposition de la justice. Au Maroc, la première tentative d’immigration clandestine est punie par un mois de prison avec ¬sursis. “Le malheur de ces adolescents, ex¬plique Jamlichi, c’est que tout le monde les laisse tomber : leur pays d’adoption et leur pays d’origine. Face à cette situation impossible, c’est l’Etat marocain qui de¬vrait les prendre en charge. Mais au lieu de cela, il reçoit Sarkozy comme un ami, alors qu’il est responsable d’une politique de persécution des immigrés absolument criminelle.”
C’est justement à Tanger, la ville où arrivent beaucoup d’expulsés, que le président français a présenté son ¬projet d’Union méditerranéenne, le 23 octobre 2007. Dans son discours, il a loué “l’indéfectible amitié franco-marocaine” et évoqué “la solidarité” qui doit présider aux relations entre la France et ses partenaires du Sud. Samira ne sait rien de toutes ces belles intentions. Elle reconnaît simplement qu’elle a eu de la chance dans son malheur. Depuis qu’elle est arrivée au Maroc, elle n’a jamais dormi à la belle étoile. Jamlichi l’a prise sous son aile et l’a accueillie chez lui. Puis il a obtenu d’un bienfaiteur, propriétaire d’un hôtel, qu’il la laisse occuper une chambre gratuitement pendant un mois.
Aujourd’hui, elle vit avec d’autres jeunes femmes qui lui ont offert de dormir sur le canapé de leur appartement, situé dans un quartier populaire. Mais, dit-elle, “c’est dur de vivre de la charité des autres”. Elle ne trouve pas de travail et n’arrive pas à s’adapter à une mentalité différente de ses coutumes françaises. Le fait de s’être si bien intégrée dans le pays qui l’a expulsée l’empêche maintenant de s’acclimater à son lieu d’origine. Samira n’était pas habituée à ne plus pouvoir sortir de chez elle dès la tombée de la nuit sous peine d’être prise pour une prostituée. “Je veux rentrer chez moi”, sanglote-t-elle. Elle n’est pas la seule. Jihad Errais, 19 ans, désespère de retrouver sa vie d’avant. En France, il était un élève exemplaire et venait de décrocher une place dans la meilleure école hôtelière de Paris. Sans papiers – on lui a également refusé un permis de séjour – et effrayé par la vague d’expulsions, il a essayé de se rendre en Espagne et s’est jeté dans la gueule du loup. Les policiers espagnols l’ont arrêté à Perpignan et l’ont remis à leurs collègues français. Ceux-ci l’ont menotté comme un criminel et l’ont conduit au centre de rétention de Rivesaltes, situé sur l’ancien emplacement d’un camp où des Juifs, des Gitans et des républicains espagnols sont morts ou ont attendu d’être déportés dans des camps d’extermination comme celui d’Auschwitz. Une plaque commémorative est là pour rappeler leur passage.
“J’étudiais, j’étais intégré et ils m’ont expulsé”
Jihad n’a pas opposé de résistance : les policiers l’ont menacé de le jeter en prison s’il le faisait. Lui aussi a passé tout le voyage jusqu’au Maroc enfermé dans une cabine de bateau. Aujourd’hui, il est à Tineghir, dans le Sud, où son père vend des légumes dans le souk. Il était l’espoir de sa famille, qui l’avait envoyé vivre avec son oncle en France pour qu’il puisse faire des études. L’école hôtelière de Sucy-en-Brie lui a gardé sa place, car il n’existe pas de formation similaire au Maroc. Mais Jihad n’a pas eu d’autre choix que d’abandonner ses études. “Je n’ai jamais fait de mal à personne”, explique-t-il en français avec un indéniable accent parisien. “Pourquoi ? C’est comme si on laissait quelqu’un au milieu du désert en lui disant : ‘Débrouille-toi.’ Je ne comprends pas pourquoi ils m’ont fait ça. Je me suis toujours efforcé de m’intégrer, et lorsque j’y suis arrivé, ils m’ont expulsé.” Lorsqu’il n’est pas dans son village, Jihad vit dans une chambre, à Rabat, – “un trou à rats”, selon Lucile Daumas – sans fenêtre, ni eau courante, ni salle de bains.
“L’hypocrisie de cette politique atteint son comble lorsque Sarkozy dit qu’il encouragera l’immigration légale en embauchant, dans leur pays, des Marocains qui travaillent dans l’hôtellerie. Et, pendant ce temps, Jihad, qui allait faire des études d’hôtellerie, se fait expulser”, fulmine-t-elle.
Cette militante ne sait plus quoi faire pour aider ces jeunes. Dans chaque bateau qui jette l’ancre à ¬Tanger, dans chaque avion qui atterrit à Casablanca, “il y en a quatre ou cinq”. RESF n’a pas les moyens de s’occuper de tout le monde. Pour Lucile, c’est une “extrême violence” qui est infligée à ces jeunes, et elle ne prend pas de gants pour incriminer les consulats marocains en France : selon elle, ils sont “complices” puisqu’ils “délivrent des sauf-conduits sans lesquels ces jeunes, qui n’ont pas de passeport, ne pourraient pas être expulsés”.
Il existe des histoires encore plus terribles que celles de Samira et de Jihad. D’après RESF, un adolescent a tenté de suicider trois fois avant d’être expulsé. Tous ces cas sont dénoncés par l’association. Il y a quelques semaines, Lucile a reçu un appel d’un jeune qui venait d’arriver au Maroc. Personne n’était venu l’accueillir. Il n’avait pas d’argent, et il n’a pas eu le temps de lui dire où il se trouvait. Il a appelé une deuxième fois, mais la communication a été de nouveau coupée, juste après qu’il l’eut suppliée : “Je n’ai nulle part où aller.” Lucile a rappelé le numéro qui apparaissait sur son écran de téléphone. C’était celui d’un homme qui avait prêté son portable au garçon. Depuis, elle n’a plus de nouvelles. La piste de cet adolescent, comme celle de tant d’autres, s’est perdue dans les ruelles de l’une des innombrables médinas du Maroc.

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