Archive pour juin 2008

Un article publié dans Courrier International, à propos des expulsés et de RESF Maroc

Jeudi 5 juin 2008

Article de Trinidad Deiros (Publico, Madrid) publié dans Courrier International n°911 du 17 au 23 avril 2008

Lorsqu’on la voit assise dans ce café sombre du boulevard de Paris, à Tanger, on a du mal à l’imaginer luttant contre trois policiers français. C’est pourtant ce qu’elle a fait quand les trois costauds l’ont mise de force dans un bateau à Sète et l’ont attachée à la couchette d’une cabine où elle est restée enfermée pendant plus de dix heures. Samira Bobouch, 23 ans, est un petit brin de fille de 1,50 m. Avec son tee-shirt bleu, seule au milieu de la clientèle habituelle de fumeurs moustachus, elle a l’air fragile. Ses immenses yeux myopes – les policiers ne lui ont pas permis de prendre ses lunettes – s’emplissent de larmes lorsqu’elle raconte son histoire. Samira menait une existence de jeune fille tout à fait normale lorsque sa vie a été bouleversée par une promesse électorale, celle faite par l’actuel président français quand il était encore candidat et cherchait à séduire les électeurs d’extrême droite. Ou plutôt par la chasse aux immigrés dont il a chargé l’homme qui se considère comme son cerbère, son ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire, Brice Hortefeux. Sa mission était claire : il devait expulser 25 000 sans-¬papiers avant la fin 2007. Samira fait partie du lot de Marocains qui, pour reprendre l’euphémisme utilisé par le gouvernement français, ont été éloignés*. Bénévole dans un centre pour autistes à Marseille, où elle vivait avec sa famille, Samira était entrée en France légalement à l’âge de 15 ans. Son père a beau avoir travaillé trente-cinq ans en tant qu’ouvrier agricole dans son pays d’accueil, il n’a pas pu obtenir de permis de séjour. “A Marseille, la police faisait la chasse aux Arabes et aux Noirs”, raconte-t-elle. Le 19 no¬vembre dernier, la police l’arrête à ¬l’occasion d’un contrôle routier. Elle ne retournera pas chez elle. Elle passe directement du commissariat au centre de rétention du Canet. “On m’a dit que des gens avaient été drogués pour les empêcher de résister à l’expulsion, et que je ne devais manger que le pain qu’on nous donnait”, poursuit-elle. Le 4 décembre, la police emmène Samira à l’aéroport de Marignane, dans l’intention de la faire monter dans un avion à destination de Casablanca. Mais elle se débat, griffe et mord. Sa famille, ses anciens professeurs et les militants du Réseau éducation sans frontières (RESF), une association qui dénonce les expulsions, contribuent à faire échouer cette première tentative “d’éloignement” en manifestant dans le terminal. Elle n’était qu’à deux jours de sa comparution devant un juge qui aurait peut-être demandé sa libération. En effet, le maire de sa ville avait déposé à la préfecture une promesse d’embauche à son nom.
Mais Samira n’a pas pu se présenter au tribunal. La veille, trois policiers en civil sont venus au centre et lui ont ordonné de les suivre. “Ils m’ont fouillée avant de sortir et m’ont confisqué mon téléphone portable pour m’empêcher de prévenir RESF, mais j’avais deux autres téléphones que l’organisation m’avait donnés et j’ai pu donner l’alerte depuis les toilettes”, explique-t-elle.
Trop tard. Les policiers l’ont fait sortir en cachette par la porte de derrière, l’ont mise dans une voiture et l’ont emmenée au port de Sète. Sur le quai, Samira résiste à nouveau, crie au secours et demande de l’aide aux passagers du bateau : “Personne n’a bougé. Personne n’était prêt à lever le petit doigt pour me secourir.”
Atteindre la majorité, c’est entrer dans la clandestinité
L’un des policiers finit par perdre patience et la pousse dans le bateau en lui criant : “Allez ! On ne veut pas de toi ici, rentre chez toi !” Ensuite, il y a eu ces “dix heures attachée” pendant que son téléphone, qu’on lui avait rendu, sonnait sans arrêt. Avec les vêtements qu’elle avait sur le dos et quel¬ques euros en poche, Samira est arrivée dans un pays qu’elle ne connaissait plus : le Maroc.
Elle pensait se retrouver seule, mais là-bas l’attendait son ange gardien, Boubker Jamlichi. Il sait ce que c’est de subir une injustice pour en avoir fait l’expérience : il a passé six ans dans les geôles d’Hassan II. Avec Lucile Daumas, une Française installée au Maroc, et d’autres militants, il a monté une antenne marocaine du RESF. Ses membres, une douzaine à peine, essaient de venir en aide aux jeunes qui ont été expulsés par la France et qui débarquent dans un pays où, bien souvent, ils n’ont plus de famille ni nulle part où aller. Parfois, ils ont encore des parents au Maroc, mais la vie ou le long séjour en France ont rompu tous les liens. C’est ce qui s’est passé pour Samira : sa mère l’a hébergée quelques jours, puis lui a dit qu’elle devait partir.
Le Réseau éducation sans frontières fait ce qu’il peut. Ses membres n’hésitent pas à accueillir les jeunes chez eux, mais ce n’est pas toujours possible. Trop souvent, se lamente ¬Jamlichi, ils ne vont pas recevoir les expulsés au port parce qu’ils ne supportent pas de “les laisser dans la rue”. Une fois de retour dans leur pays, les expulsés ne se retrouvent qu’au début de leurs problèmes. La police marocaine les conduit au commissariat dès leur arrivée et les accuse d’émigration irrégulière. Pourtant la majorité d’entre eux ont quitté le Maroc légalement lorsqu’ils étaient mineurs, et non pas dans un canot ou cachés dans un camion. Pour ces jeunes, atteindre la majorité équivaut à entrer dans la clandestinité qui attend ceux qui n’ont pas de papiers. Jamlichi, Lucile et les autres militants du RESF assistent les nouveaux arrivés et obtiennent presque toujours qu’ils soient immédiatement relâchés. Lorsqu’ils ne sont pas là, les jeunes peuvent être mis à la disposition de la justice. Au Maroc, la première tentative d’immigration clandestine est punie par un mois de prison avec ¬sursis. “Le malheur de ces adolescents, ex¬plique Jamlichi, c’est que tout le monde les laisse tomber : leur pays d’adoption et leur pays d’origine. Face à cette situation impossible, c’est l’Etat marocain qui de¬vrait les prendre en charge. Mais au lieu de cela, il reçoit Sarkozy comme un ami, alors qu’il est responsable d’une politique de persécution des immigrés absolument criminelle.”
C’est justement à Tanger, la ville où arrivent beaucoup d’expulsés, que le président français a présenté son ¬projet d’Union méditerranéenne, le 23 octobre 2007. Dans son discours, il a loué “l’indéfectible amitié franco-marocaine” et évoqué “la solidarité” qui doit présider aux relations entre la France et ses partenaires du Sud. Samira ne sait rien de toutes ces belles intentions. Elle reconnaît simplement qu’elle a eu de la chance dans son malheur. Depuis qu’elle est arrivée au Maroc, elle n’a jamais dormi à la belle étoile. Jamlichi l’a prise sous son aile et l’a accueillie chez lui. Puis il a obtenu d’un bienfaiteur, propriétaire d’un hôtel, qu’il la laisse occuper une chambre gratuitement pendant un mois.
Aujourd’hui, elle vit avec d’autres jeunes femmes qui lui ont offert de dormir sur le canapé de leur appartement, situé dans un quartier populaire. Mais, dit-elle, “c’est dur de vivre de la charité des autres”. Elle ne trouve pas de travail et n’arrive pas à s’adapter à une mentalité différente de ses coutumes françaises. Le fait de s’être si bien intégrée dans le pays qui l’a expulsée l’empêche maintenant de s’acclimater à son lieu d’origine. Samira n’était pas habituée à ne plus pouvoir sortir de chez elle dès la tombée de la nuit sous peine d’être prise pour une prostituée. “Je veux rentrer chez moi”, sanglote-t-elle. Elle n’est pas la seule. Jihad Errais, 19 ans, désespère de retrouver sa vie d’avant. En France, il était un élève exemplaire et venait de décrocher une place dans la meilleure école hôtelière de Paris. Sans papiers – on lui a également refusé un permis de séjour – et effrayé par la vague d’expulsions, il a essayé de se rendre en Espagne et s’est jeté dans la gueule du loup. Les policiers espagnols l’ont arrêté à Perpignan et l’ont remis à leurs collègues français. Ceux-ci l’ont menotté comme un criminel et l’ont conduit au centre de rétention de Rivesaltes, situé sur l’ancien emplacement d’un camp où des Juifs, des Gitans et des républicains espagnols sont morts ou ont attendu d’être déportés dans des camps d’extermination comme celui d’Auschwitz. Une plaque commémorative est là pour rappeler leur passage.
“J’étudiais, j’étais intégré et ils m’ont expulsé”
Jihad n’a pas opposé de résistance : les policiers l’ont menacé de le jeter en prison s’il le faisait. Lui aussi a passé tout le voyage jusqu’au Maroc enfermé dans une cabine de bateau. Aujourd’hui, il est à Tineghir, dans le Sud, où son père vend des légumes dans le souk. Il était l’espoir de sa famille, qui l’avait envoyé vivre avec son oncle en France pour qu’il puisse faire des études. L’école hôtelière de Sucy-en-Brie lui a gardé sa place, car il n’existe pas de formation similaire au Maroc. Mais Jihad n’a pas eu d’autre choix que d’abandonner ses études. “Je n’ai jamais fait de mal à personne”, explique-t-il en français avec un indéniable accent parisien. “Pourquoi ? C’est comme si on laissait quelqu’un au milieu du désert en lui disant : ‘Débrouille-toi.’ Je ne comprends pas pourquoi ils m’ont fait ça. Je me suis toujours efforcé de m’intégrer, et lorsque j’y suis arrivé, ils m’ont expulsé.” Lorsqu’il n’est pas dans son village, Jihad vit dans une chambre, à Rabat, – “un trou à rats”, selon Lucile Daumas – sans fenêtre, ni eau courante, ni salle de bains.
“L’hypocrisie de cette politique atteint son comble lorsque Sarkozy dit qu’il encouragera l’immigration légale en embauchant, dans leur pays, des Marocains qui travaillent dans l’hôtellerie. Et, pendant ce temps, Jihad, qui allait faire des études d’hôtellerie, se fait expulser”, fulmine-t-elle.
Cette militante ne sait plus quoi faire pour aider ces jeunes. Dans chaque bateau qui jette l’ancre à ¬Tanger, dans chaque avion qui atterrit à Casablanca, “il y en a quatre ou cinq”. RESF n’a pas les moyens de s’occuper de tout le monde. Pour Lucile, c’est une “extrême violence” qui est infligée à ces jeunes, et elle ne prend pas de gants pour incriminer les consulats marocains en France : selon elle, ils sont “complices” puisqu’ils “délivrent des sauf-conduits sans lesquels ces jeunes, qui n’ont pas de passeport, ne pourraient pas être expulsés”.
Il existe des histoires encore plus terribles que celles de Samira et de Jihad. D’après RESF, un adolescent a tenté de suicider trois fois avant d’être expulsé. Tous ces cas sont dénoncés par l’association. Il y a quelques semaines, Lucile a reçu un appel d’un jeune qui venait d’arriver au Maroc. Personne n’était venu l’accueillir. Il n’avait pas d’argent, et il n’a pas eu le temps de lui dire où il se trouvait. Il a appelé une deuxième fois, mais la communication a été de nouveau coupée, juste après qu’il l’eut suppliée : “Je n’ai nulle part où aller.” Lucile a rappelé le numéro qui apparaissait sur son écran de téléphone. C’était celui d’un homme qui avait prêté son portable au garçon. Depuis, elle n’a plus de nouvelles. La piste de cet adolescent, comme celle de tant d’autres, s’est perdue dans les ruelles de l’une des innombrables médinas du Maroc.

Un article sur les expulsés dans le Journal Hebdomadaire (Casablanca)

Mercredi 4 juin 2008

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Cet article de Amélie Amilhau a été publié dans le Journal Hebdomadaire du 5 au 11 avril 2008