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Un article de Cérise Maréchaud dans le journal La Croix du 30 septembre 2009

Le désarroi des jeunes Marocains expulsés de France.

Ils ont vécu pendant des années en France, mais ils sont devenus des « sans-papiers » à leur majorité. Renvoyés au Maroc, tous se retrouvent dans une grande précarité. Casablanca, de notre correspondante

Le pain et le tajine sont sur la table, le thé est presque prêt. C’est le repas du soir de Hassan El Bouyahyaoui, jeune Marocain de 21 ans, expulsé de France le 10 mars dernier. Il vit dans une villa abandonnée aux murs décatis et au jardin en friche. Une militante associative lui a trouvé ce logement de fortune à Temara, au sud de Rabat, à deux pas de l’usine où elle lui a décroché un petit boulot. « Je suis à l’essai jusqu’à la fin du mois, je ne sais pas si je vais être payé », doute Hassan. Pour lui, tout n’est que solitude et incertitude. Il fait partie des jeunes qui, après des années en France, deviennent « sans-papiers » à leur majorité. Une fois « éloignés » du territoire hexagonal, nombreux se retrouvent en grande précarité.

Né à Oujda, dans le nord-est marocain, Hassan a été élevé par sa grand-mère. À la mort de celle-ci, il rejoint, à Montpellier, son père, maçon depuis 1974, aujourd’hui handicapé. À ses 18 ans, alors scolarisé en CAP mécanique, il se voit délivrer des autorisations provisoires de séjour. Mais lorsqu’il échoue à ses examens, il reçoit une « OQTF », c’est-à-dire une « obligation de quitter le territoire français ». Centre de rétention, embarcation de force à bord du bateau Sète-Tanger.

À son arrivée, quelques euros en poche, Hassan rejoint Oujda, où son grand-père, aveugle, démuni, ne peut l’accueillir. Le jeune homme se retrouve à la rue, dans cette ville, carrefour de nombreux trafics. « J’ai failli être agressé », se souvient-il. L’association Beni-Snassen, qui aide aussi les migrants, l’épaule comme elle peut, mais Hassan préfère partir pour Rabat « chercher du travail ». « Ici, je n’ai personne. »

Même quand un jeune retrouve sa famille, l’adaptation au Maroc est difficile. Alaeddine El Jaadi, 20 ans, a vécu cinq ans à Lyon, avec sa tante, avant d’être expulsé par avion en juin. « Je venais d’obtenir mon CAP de plâtrier-plaquiste, et on m’avait proposé un travail », témoigne-t-il dans l’appartement de Sidi Slimane, bourgade endormie au nord de Rabat, où il vit avec son père, militaire retraité, sa mère, et ses quatre frères et sœurs.

Mais pour Alaeddine, sa vie est « bloquée ». « Ici, je connais des jeunes, ils ont le bac et ne travaillent pas, alors moi ? Ici, je n’ai aucun niveau scolaire. Mais là-bas, en France, je peux encore aller loin. » Un désarroi que seuls consolent les appels téléphoniques de Georges Gumpel, 72 ans, de l’Union des juifs français pour la paix, qui a caché Alaeddine, chez lui à Lyon, pendant neuf mois, comme lui-même fut caché sous l’Occupation.

Au Maroc, le principal soutien des jeunes expulsés est la branche nationale du Réseau éducation sans frontières (RESF), constituée en 2006 par des enseignants du lycée français Descartes à Rabat. Le réseau a eu connaissance d’une quinzaine de cas. « Mais il y en a beaucoup plus », assure Lucille Daumas, une de ses membres. « Un gâchis humain », déplore-t-elle.

Souvent, les jeunes sont expulsés en pleine scolarité. Comme Jihad Errais, 21 ans, qui était admis en BEP hôtellerie-restauration à Sucy-en-Brie (Val-de-Marne). « C’est un secteur où il y a un gros besoin de main-d’œuvre », s’étonne encore, dans un café de Casablanca, cet élève assidu, délégué de classe, qui a appris le français en six mois – il ne parlait que berbère. Ses parents sont vendeurs de légumes dans un village près de Ouarzazate ; Jihad était parti à Orly, chez son oncle et tuteur légal, pour « aider la famille ».

Aujourd’hui, il est hébergé par une connaissance. « J’ai travaillé un an dans un centre d’appels, mais je dors mal, alors je ne suivais pas le rythme. Lundi, je suis trois jours à l’essai dans un institut de sondage, pour 4 000 dirhams (360 €) par mois. » Jihad n’en veut pas moins rentrer en France. « J’avais fait la demande de régularisation un an avant mes 18 ans, et c’est resté sans réponse. J’ai pris peur et me suis enfui en Espagne. C’est là qu’ils m’ont arrêté et menotté, comme si j’avais braqué une banque », raconte-t-il.

À RESF-Maroc, on se sent démuni face à la « machine administrative » et la « politique du chiffre » de la France. Des divergences, proches du cas de conscience, pointent sur le rôle du réseau : « Doit-on tout faire pour les aider à rentrer, quitte à leur donner de faux espoirs, ou se concentrer sur leur réinsertion ici ? », s’interrogent ses membres. « On n’est pas là pour leur faire avaler la pilule amère », rechigne Lucille.

À ce jour, seule la jeune lycéenne Fatima Charbi, expulsée en novembre 2006, a pu retourner à Montluçon (Allier) après dix mois à Casablanca. Grâce à la forte mobilisation autour de son cas. À l’époque, le consul général de France, Gilles Bienvenu, avait énoncé sa position : « Nous refusons d’accorder un visa si le demandeur se retrouve ensuite en situation de précarité. » Finalement, Fatima était rentrée avec un « contrat jeune majeur » (aide financière en échange de son assiduité). Mais d’après Éric Lafont, de la CGT Montluçon, et fervent soutien de Fatima, la jeune fille aurait quitté le lycée. « Nous n’avons plus de nouvelles, dit-il. Mais si ça se reproduit avec un autre, on se battra quand même. »

Au Maroc, les jeunes expulsés oscillent entre optimisme et désespoir. Alaeddine s’accroche à l’idée de faire valoir la justice : « Pendant mon expulsion, j’ai été frappé, traîné par terre », raconte-t-il. « Si ça ne marche pas légalement, je vais repartir avec les pateras » (lire « Le mot » ci-dessous), lance Hassan. Jihad, lui est « en contact avec un passeur. Il m’a dit « c’est 7 000 € » ».

Cerise MARECHAUD

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